Le jour que j’ai monté sur un podium pour dire aux jeunes de croire en eux

Aux yeux de certains de mes enseignants à l’école primaire comme secondaire, j’étais une bâtarde. J’avais un trouble d’apprentissage et ça me faisait détester l’école. On m’étiquetait comme une enfant à problème qui ne statuait pas dans le modèle éducatif qu’on offrait. J’étais celle qui se retrouvait dans les classes « des pas bons » aux yeux des autres camarades qui réussissaient. J’étais la bête noire des enseignants qui ne savaient pas quoi faire de moi. J’avais une moyenne dans l’ensemble de 30 à 40%. Le français et l’Histoire était les seules matières où je passais de manière « acceptable ». En mathématiques, j’ai passé une fois un examen avec la mention B. J’étais en troisième année du primaire et je n’ai plus jamais réussi un examen de maths. Je mise beaucoup sur les chiffres, et tu comprendras pourquoi plus loin dans l’article. À l’âge de seize ans, j’ai fait comme bien des jeunes et j’ai quitté les bancs d’école pour travailler, car je m’étais mise dans la tête que les bâtards de mon genre avaient plus de chance sur le marché du travail qu’aller à l’université. Et qu’un moins, je n’avais pas besoin de 60% pour vendre des billets de loto mais juste de la volonté d’apprendre.

La bâtarde a bien grandi, mais après plusieurs mois à faire des jobs alimentaires, j’avais envie de faire une formation dans un domaine qui me correspondrait un peu plus. Je n’avais pas de secondaire 4 et je voulais faire une formation pour devenir esthéticienne. À 18 ans, j’ai déménagé et je me suis inscrite dans un centre d’éducation pour les adultes pour au moins avoir un secondaire 4. Je ne pouvais pas faire plus. Le secondaire 5 allait être difficile à obtenir, le cégep c’était juste inatteignable, l’Université c’était carrément un autre monde. J’ai appréhendé les premiers jours. Je me suis dit que j’allais me faire juger par mes pairs et que les enseignants ne devaient pas être super tolérants, eux aussi, avec les bâtards qui n’apprenaient pas rapidement.

Mais…

Elles ont pris le temps de m’expliquer le fonctionnement des cours et elles m’ont demandées quel était mon but, l’objectif que je désirais atteindre d’ici les prochains mois. Chaque mois, j’avais un échéancier pour chaque cour. Ce n’était pas pour m’évaluer, mais pour me permettre d’avoir un visuel concret du chemin parcouru vers mon but. Chaque fois, que je me levais pour poser une question, je ne me suis jamais sentie jugée. On m’expliquait jusqu’à ce que je comprenne. Je n’ai jamais senti que je dérangeais. Avec les semaines, ma confiance envers elles s’était énormément développée. J’avais du plaisir de me réveiller le matin et aller en cours. Je comprenais les exercices que je faisais dans mes cahiers pour toute matière confondue.

Et puis un jour, j’ai fait mes premiers examens. Ces examens, qui une fois passés, m’amèneraient à un nouveau module pour enfin obtenir la réussite du cours. Le jour de mon premier examen en mathématiques, je me suis assise au fond de la classe. Je longeais le mur avec mon étui mauve d’une main, ma calculatrice de l’autre. La personne en charge de la surveillance, nous a demandé d’aller mettre nos téléphones portables dans la boîte en avant et de garder uniquement un crayon, une gomme à effacer et notre calculatrice. Elle a déposé notre feuille d’examen sur nos bureaux. Nous n’avions pas tous la même puisque que chacun était à des niveaux différents. Nous avions 1h15 pour le faire. Je me suis mise à lire chaque question. J’y répondais d’une main incertaine. Je calculais, j’effaçais, je me relisais, je revenais à mes calculs puis je marquais ma réponse finale. Les résultats prenaient entre 2 à 5 jours à arriver. Je les ai eus dans la même journée. 63%. La bâtarde avait passé. J’étais émue devant mon enseignante. Et j’ai vu dans son regard l’amour qu’elle portait pour ses élèves. Elle m’a dit, et je ne l’oublierai jamais : « lorsqu’on aime ses élèves, ils le ressentent et ils finissent toujours par réussir ». Je n’ai pas été félicité parce que j’ai eu la note de passage, je l’ai été parce que j’avais fait des efforts. À partir de là, mes notes se sont mises à monter. Je n’ai plus jamais échoué un examen. J’ai remis en question mes choix. Puisqu’un secondaire 5 est si important pour son avenir, peut-être que je pourrais continuer l’éducation des adultes pour l’obtenir ? Et peut-être devenir enseignante de français comme je le voulais depuis toute jeune ? Après tout, je réussissais et j’aimais maintenant un peu plus l’école. J’ai annulé ma demande pour la formation d’esthéticienne et j’ai persévéré. Les mathématiques étaient devenues ma matière favorite. Je me suis inscrite en maths fortes optionnelles et ma moyenne était de 94%. La bâtarde osait faire ça. La bâtarde était devenue la meilleure de sa classe en maths. Dans la même période, mes enseignantes sont devenues des mentors pour moi. Ce n’était plus juste des enseignantes. C’était devenue des personnes de confiance qui m’inspiraient. Je leur posais pleins de questions sur leurs études, leurs formations, les emplois qu’elles avaient exercé par le passé. Je me suis mise à parler d’Histoire avec l’une d’elle. Elle m’avait rapporté une tonne de livres sur la Seconde Guerre mondiale qu’elle avait dans sa bibliothèque. J’alimentais des conservations sur tout, sur l’histoire et la philosophie. Elle me donnait le goût d’apprendre. Je découvrais de nouvelles passions telle que la poésie française. Je trouvais que c’était une femme forte, intelligente, bienveillante et elle m’appréciait beaucoup. Ma confiance en moi est revenue petit à petit. J’ai mis mes pensées limitantes de côté que je ne pourrai jamais faire des hautes études. Un mois, avant la fin de mon année scolaire aux adultes, je faisais ma demande pour le cégep en sciences humaines.

L’enveloppe qui a changé ma vie

On m’a remis une enveloppe. C’était une invitation pour un gala méritas. Il y avait cinq enveloppes. J’ai pensé deux minutes qu’elle s’était trompée de personne. Mais non, c’était bien mon nom sur l’enveloppe. J’y suis allée un peu en reculant. Je n’aimais pas les soirées. En fait, j’en n’avais jamais reçu. Je ne savais pas ce qu’était un gala méritas concrètement. Je me souviens que la salle était pleine. Il y avait de nombreux autres élèves, des parents, de la famille, les grands directeurs de la commission scolaire, des enseignants. Un discours de remerciement à été lu pour entamer la soirée. J’ai finalement compris que c’était un gala de reconnaissance. Je me sentais toute bête avec ma petite enveloppe dans les mains. On nommait des élèves en leur tendant des chèques-cadeaux et et ils retournaient s’asseoir à leur place. Je me souviens qu’on avait commencé par les petits prix et dans les dernières trente minutes on remettait les plus grands prix avec des plaques en or.

« Et finalement, je demanderais à Julie G. de se lever pour venir chercher sa plaque pour ses succès.» Mes yeux se sont figés. Je regardais mon enseignante de mathématiques avec les directeurs sur le podium en avant. Elle me tendait la main. Les gens ne savaient pas j’étais qui. Ils ont suivi la direction de son bras qui pointait vers moi. Je ne bougeais pas. J’ai fini par sortir de mon état d’hypnose ou je ne sais pas quoi. Personne ne m’avait préparé. Avant même ces quelques minutes, je ne comprenais pas pourquoi j’avais été invitée. En m’approchant, je me suis mise à pleurer lorsqu’on m’a demandé de prendre une photo. Mon enseignante m’a prise dans ses bras et je lui ai dit :« merci, merci, merci, merci. C’est grâce à toi, à Johanne en maths, à Joanne en français et à Danielle que j’ai réussi. Elle m’a demandé si je voulais dire quelque chose au micro. Je ne savais pas si je voulais faire ça, les autres élèves ne l’avaient pas fait. Je me suis rappelée, de la bâtarde que j’étais aux yeux des enseignants des années précédentes. J’ai avancé. J’ai fixé mon audience et dans un discours qui va à peu près en ce sens :

« Je suis ici, mais il y a plusieurs mois, je n’aurais jamais pensé avoir un diplôme en main. J’étais venue pour terminer un secondaire 4 afin d’accéder à une formation rapide. Je voulais devenir esthéticienne. Oui, j’avais un intérêt pour ce domaine, mais ce n’était pas une passion ni mon rêve. Pour moi c’était juste une voie facile, parce que pour moi ce n’était juste pas possible de terminer mon secondaire 5, car j’ai cru que je n’étais pas assez bonne pour le faire. Moi, c’est être enseignante de français ou d’histoire que j’ai toujours voulu faire. Mais grâce à mes enseignantes qui ont cru en moi, grâce à ma volonté, j’ai continué de vouloir aller plus loin. Et moi qui trouvait inatteignable le cégep, car il fallait avoir de bonnes notes, j’y entre cet automne. Les notes ne valent rien. Ça ne vous définit pas. Vous êtes tous capables d’être qui vous voulez. Il suffit juste de croire en vous. »

Elle m’a remis mon chèque-cadeau et…ma plaque en or.

J’espère que cet article te fait réfléchir. À toi le parent, l’enseignant, l’ami, le voisin…N’importe qui. Les bâtards ont les crée. À force de les étiqueter tel quel, on les imprègne inconsciemment en ce sens. Et ils finissent par le croire et à agir comme on les perçoit. J’ai eu la chance d’avoir les bonnes personnes autour de moi au bon moment. Il suffit parfois, juste d’une personne bienveillante pour faire changer le cour des choses. As-tu envie d’être cette personne ?

Moi si.

Update; je suis diplômée en technique d’éducation spécialisée suivi d’un deuxième diplôme en assurance de dommages et expertise en règlement de sinistres. Cinq belles années au cégep, alors qu’on m’avait fait croire que je n’obtiendrai jamais un diplôme d’études secondaires.

GᖇᗩTITᑌᗪE

Crédit photo: Dome Dussadeechettakul

4 réflexions sur “Le jour que j’ai monté sur un podium pour dire aux jeunes de croire en eux

  1. Wow Julie j’en ai les larmes aux yeux, merci d’avoir partagé ton histoire, je souhaite sincèrement que plusieurs professeurs puissent lire ton témoignage et savoir à quel point leurs commentaires négatifs et leurs satané soupir peuvent nuire. Gen xx

    Aimé par 1 personne

    1. Merci infiniment Geneviève pour tes beaux mots. Nous sommes l’unique acteur de notre vie, les autres n’ont pas à scripter de quelle façon que nous la vivrons avec leurs fausses perceptions sur nous. Prends soin de toi 😊

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